08.05.2009

Il s'ennuie

Et pourtant, il ne devrait pas. Il a une vie pleine de rebondissements. Au coin des rues, il retrouve des amis perdus de vue. Sur Internet, de vieilles connaissances cherchent à renouer le contact. Il a un ordinateur portable flambant neuf. Il est invité à sortir quasiment tous les soirs et il doit refuser les sollicitations. Il a de quoi s'occuper l'esprit avec des examens qui approchent plus vite qu'il ne le croit, des dissertations et des essais à rédiger, et une petite pièce de théâtre d'ici la fin de l'année aussi. Il découvre de nouvelles chansons tous les jours. Il parcourt l'actualité. Il lit des bouquins qu'il apprécie. Il a des amis fidèles et sincères. Il a des DVD qui attendent patiemment mais avec un peu de fébrilité tout de même d'être dévêtus de leur emballage plastique. Ses relations sont au beau fixe avec les membres de sa famille. Depuis l'Evénement n°17, il se trouve plutôt pas mal (ben ouais quand même). Alors, pourquoi s'ennuie-t-il autant ?

Il ne sait pas trop de quoi il a envie. Enfin, si, il sait, mais... Mais. Il a des mots sur le cœur, et il ne sait pas s'il parviendra à les coucher sur le papier ou sur le clavier un jour. Ils sont là, il les sent le matin, quand il est à peine conscient et que des phrases se forment dans son esprit embrumé. Des phrases dont la partie éveillée de sa personne ignore le sens. Il aimerait être agent secret pour être aux prises avec des problèmes qui lui demanderont toute son énergie et pour sortir de l'ordinaire à chaque instant. Pour apprendre de nouvelles choses tous les jours. Il aimerait renouer avec certaines personnes. Celles qui ne chercheront jamais à renouer avec lui. Il aimerait prendre conscience des enjeux de ces examens qui garantissent finalement que... Qu'il est capable d'en passer d'autres. Il aimerait partir en voyage à San Francisco mais il n'a pas un sou. Alors il aimerait travailler pour partir en voyage, mais il n'a pas le temps de travailler. Alors que va-t-il faire ?

Il ira au cinéma demain matin, et il en saura plus sur Let's Make Money. (D'ailleurs, il trouve que "Orient-Express", ça donne un côté Hercule-Poirot-Agatha-Christie.) Il déjeunera il ne sait pas encore trop où mais il se promènera certainement s'il en a l'occasion. Ensuite, il ira en cours. Il sera plein d'humour. Il écoutera les conseils des intervenants. Il posera des questions. Il aura l'air intéressé, motivé. Il trouvera une excuse de dernière minute pour ne pas avoir à aller chez les Bourgeois, surtout qu'il a une dissertation et une pièce de théâtre à écrire et qu'il sera tanné et qu'il n'aura même pas de déguisement. Il ne sait pas pourquoi les Bourgeois aiment tant les déguisements, l'alcool et les stupéfiants. En quantité assez raisonnable pour que personne ne meure d'overdose, évidemment, mais quand même. A son avis, les déguisements, c'est pour oublier qui ils sont. L'alcool et les stupéfiants pour croire qu'ils sont heureux. Lui, il n'a pas besoin de cela. Ou plutôt, ça n'aurait aucun effet sur lui. Même avec un déguisement, il a parfaitement conscience de qui il est. Et il n'a pas besoin d'alcool ou de stupéfiants pour être heureux.

Parce que mine de rien, il est heureux. Il sourit quand il regarde le soleil ou quand il voit un nuage bizarre. Quand il tombe sur une étrange coïncidence. Quand il voit un enfant. Quand il tombe sur une caissière morose et acariâtre. Quand son iPod lui fait écouter un morceau correspondant exactement à la situation dans laquelle il se trouve (exemple : Survivor quand il s'aventure en zone 6 de la tarification des transports en commun). Quand il voit quelqu'un courir pour attraper le train. Quand il voit un pigeon. Quand il voit une personne lire un livre qu'il a lui-même déjà lu. Quand il passe devant un endroit chargé de souvenirs du passé. Quand il oublie ce qui ne va pas pour voir qu'ici et maintenant, tout est bien.

19.02.2009

Zonard

Ces derniers temps, lorsque j'emprunte le RER, je m'avachis au fond de mon siège, la tête collée à la vitre, et je regarde défiler le paysage. Comme si j'étais constamment sur le point de pleurer. Comme si j'avais été amputé de quelque chose dont j'ignore la nature. Et pourtant, Dieu sait que je devrais rayonner de joie. Je revois des amis qui sont partis étudier au loin. Ma vie préprofessionnelle est une réussite à plusieurs titres. Quand j'entre dans l'amphi', on se retourne pour me dire bonjour. Les profs même semblent ralentir pour que j'aie le temps de rattraper mon retard. Mon emploi du temps plus léger ce semestre va me permettre de préparer les concours comme il se doit, et histoire d'améliorer ma culture, je vais même faire l'acquisition d'une carte UGC Illimité. Mon téléphone sonne régulièrement et je ne le laisse plus de côté tant j'ai de personnes à contacter, à relancer, à écouter.

Et pourtant.

C'est peut-être lié à ma peur panique des relations humaines un tant soit peu élaborées ou profondes. Ainsi, pour ne pas avoir à converser avec les ouvriers qui travaillent dans la rue qui mène à la gare, j'emprunte un détour qui accentue mes retards. À croire que la froideur et l'arrogance tant décriées des Parisiens sont durablement inscrits en moi. Il faut dire que je suis né à Paris, et qu'en matière de parisianisme, je n'ai rien à envier aux Jacobins.

Mais c'est peut-être aussi parce que je n'ai pas de but. Enfin, si, j'en ai un en terme de carrière professionnelle. Mais, pour ma vie... Je m'étais pourtant juré de ne pas ressembler à ces personnages incomplets des téléfilms de 13h30 sur M6, totalement absorbés par leur emploi et encore au stade de nourrisson dans les autres pans de leur existence.

2007-03-03_0596_p.jpgEt tout cela donne lieu à un dédoublement. Je m'observe, parcourant des ruines, en quête de ce que je ne peux atteindre. Lundi après-midi, je ne savais pas quoi faire, alors pendant quelques heures, j'ai été un zonard. J'ai fait des allers-retours dans un bus sans me préoccuper de sa destination. Oh, certes, c'était aussi pour le chauffeur qui est une connaissance de longue date. Je l'ai accompagné dans son parcours, avant de regagner mes pénates. C'est reposant de voir toujours ces mêmes paysages. D'assister au flux et au reflux des passagers. De parler à quelqu'un qui est vraisemblablement content de vous voir. De saluer des tas d'autres chauffeurs de la RATP dont on ne connaît même pas le nom, mais qui t'adoptent dans leur grande famille, parce que si tu parles avec un chauffeur, c'est certainement que tu en es un toi-même. Ma grande hantise, ç'aurait été de croiser quelqu'un de mon vaste entourage au cours de ces incessants périples. Mais il n'y avait personne. Je suis passé devant des lieux que j'ai arpentés durant toute mon enfance, des endroits chargés de souvenirs, plus ou moins heureux, plus ou moins douloureux.

Zonard, c'est le nom que les chauffeurs donnent à ces gens un peu étranges qui occupent leurs journées comme ils peuvent en traînant dans les bus histoire de faire quelque chose. Chose impossible dans le métro', où le chauffeur est coupé du reste du wagon.

C'est drôle parce que quand on est enfant, on a envie d'être adulte, et on a pourtant l'impression que l'enfance dure toujours. Maintenant que cette période est résolument derrière moi, je me demande comment elle a fait pour passer aussi vite. Et puis, je ne veux pas retomber dans les travers du passé. (Là, je me rappelle ces enfants de cinq ans, qui, lorsqu'ils se remémorent quelque chose, y font référence en disant : "quand j'avais trois/quatre ans...", comme si c'était un âge révolu, une période lointaine.) Parce que quand j'avais dix-huit ans, j'ai pu écrire ces mots : "J'ai tout vu, tout entendu, tout ressenti, tout éprouvé", et que maintenant que j'ai 20 ans ¾, je me rends compte de mon infâme ineptie.

Peut-être que c'est ça, apprendre. Peut-être qu'il faut en passer par ces phases de zonage dans des bus anonymes. Pour comprendre que chaque relation est unique, et que ce n'est pas parce que l'on a été trahi une fois que l'on sait ce que cela fera la deuxième. Que je suis bien loin d'avoir tout éprouvé, et qu'il y a encore bien de la marge. Qu'aimer, c'est une chose bien compliquée, même pour ceux qui revendiquent l'omniscience.

D'un autre côté, ces mots de mon poisson rouge m'ont rassuré. L'autre jour, il m'a remercié pour ces cartes postales que j'avais déposées dans sa boîte aux lettres. Et il m'a dit qu'il n'avait même pas eu besoin de les lire ces cartes pour savoir de qui elles provenaient. Il paraît que c'est là mon style, ma marque : l'absence de timbre. Je ne confie que rarement mon courrier à la Poste. J'ai toujours préféré aller directement jusqu'au destinataire, avec un peu d'indirection quand même, par le truchement de sa boîte aux lettres, par exemple. Et puis, il y a les mots de cette chanson, que je me répétais comme un leitmotiv pour ne pas céder au découragement suite à un échec de ma politique du "va-vers-les-autres, ils-se-rueront-sur-toi". But I keep on waiting, anticipating... For some tender arms to hold me tight...

01:49 Publié dans Blablabla | Commentaires (2) | Tags : zonard, lassitude, ennui