30.05.2009

Pourquoi je suis sur l'estrade à l'église

Soso l'avait demandé ici, et c'est une demande légitime en fait, parce que c'est dur de tout comprendre si l'on ne sait pas ça.

Le 14 mai 1988, je vins au monde. À l'époque, je ne savais pas encore ce qui m'attendait. Je ne savais pas que j'étais un clandestin sans-papiers. Mais je n'ai jamais eu l'occasion d'expérimenter les centres de détention et les courses effrénées pour échapper à la police parce que mes parents et moi avons été naturalisés quelques mois plus tard, avant même que je ne sache marcher. Ça m'a fait un choc quand j'ai appris que je ne suis pas né Français et que j'ai vu le décret de mes propres yeux. Je me suis toujours reconnu dans le "Nos ancêtres les Gaulois" et les sans-culottes. Je ne ressens pas mes origines du fait de ma filiation ; mes origines sont ici, à Paris, la plus belle ville du monde ♥. Mais là n'est pas le propos. Quand je suis né, je ne savais pas que j'étais un étranger donc, mais ce que j'ignorais surtout, c'est que mon papa était pasteur.

Ma grand-mère voulait que son fils premier-né soit un homme de Dieu. Ça a marché. Heureusement, ils n'étaient pas catholiques, sinon, je ne serais jamais venu au monde. Mais ce qu'il faut saisir ici, c'est l'importance, dans la culture haïtienne, du garçon premier-né. Mon père a une grande sœur, la vraie première-née, mais ce n'est pas un garçon, alors on ne la tue pas, on n'est pas des Chinois, mais on lui apprend la couture, le ménage, la cuisine. Elle va à l'école aussi, elle sait lire, écrire, mais aussi recevoir des invités, dresser une table, faire une lessive. Des trucs de gonzesse, quoi (rires). Mon père, donc, est pasteur. Il épouse ma maman en 1985 et, ô joie, leur premier-né est un garçon. Mon papa est un peu moins dirigiste que ma grand-mère. Il veut juste que son fils premier-né soit quelqu'un qui aime Dieu, ce qui me dispense de toute charge sacerdotale. Bref, c'est "7 à la Maison", sauf qu'on est trois.

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Parce que mon papa est pasteur, je vais à l'église tous les dimanches. Je ne sais pas marcher, alors je dois bien me laisser faire. J'y apprends à être sociable parce qu'il y a plein d'autres enfants, et tout le monde est mon ami. Ce que je ne sais pas, c'est que cette amitié est un brin intéressée. A Haïti, les gens sont agriculteurs. Enfin, ils élèvent des poules qu'ils mangent, et le reste du temps, ils blablatent au soleil ou font des poupées vaudou. Quand ils arrivent en France, qu'ils ne sont pas propriétaires de l'endroit où ils vivent, qu'ils doivent payer des impôts et accepter des emplois pour lesquels ils sont surdiplômés, ils sont frustrés. Ainsi, ma mère, qui avait un diplôme de laborantine made in Haïti se retrouve à faire des ménages. Elle aime pas ça (alors plus tard, elle réussit le concours de la Fonction Publique et elle devient aide-soignante). Tous ces gens frustrés veulent s'élever sur l'échelle sociale. Quand tu parles pas la langue, c'est dur. Alors ils créent ici, en France, des structures où ils trouveront le moyen de s'élever. Ils font des associations, créent des entreprises dans le bâtiment, fondent des églises.

Mon papa a échappé au travers du je-fonde-une-église-pour-avoir-du-pouvoir, mais ce n'est pas le cas partout. C'est pourquoi lorsque l'on se promène vers la Plaine Saint-Denis un dimanche matin, on trouve une église tous les 100 mètres. Quand tu ne parviens pas à avoir une promotion dans une église (diacre, pasteur adjoint, maestro de la chorale, etc.), tu en crées une nouvelle avec une dizaine d'autres frustrés où tu peux d'office prendre le sommet de l'échelle. Ainsi, même si tu n'es que taxi, carreleur, plombier ou maçon le reste de la semaine, tu peux te parer de ton plus beau costume et de la cravate adéquate pour aller à l'église et montrer une certaine réussite. Diriger une église, c'est pas compliqué, hein, tout est écrit dans la Bible, non ? Et c'est comme ça que l'on se retrouve avec des uluberlus qui interdisent aux femmes de porter des pantalons achetés chez Zara parce que dans la Bible, il est écrit : "Les femmes ne porteront pas des vêtements d'hommes et inversement. Tu ne te travestiras pas". Les uluberlus en question n'ont jamais songé au fait que quand ce verset a été rédigé, tout le monde portait des robes. M'enfin.

En tant qu'employé de bureau, mon papa n'a jamais eu la frustration liée au port d'un bleu de travail ou celle que ressent un chauffeur de taxi malmené par ses clients. Quand il a fondé une église vers 1995, c'était avant tout pour faire autrement que les uluberlus sans cervelle. Du coup, l'amitié à mon égard s'est fait de plus en plus intéressée. En étant proche de la famille du pasteur, on est proche de l'élévation sociale. Parce que je suis le fils aîné du pasteur, je suis l'enfant le plus connu et le plus observé de l'église. Un peu comme les enfants Sarkozy, en fait, mais en moins bling-bling dans mon cas. En tant que fils du pasteur, je dois être un exemple visible et reconnu. C'est en partie pour ça que je suis sur l'estrade. En partie, seulement. Parce que mon frère aussi est un fils du pasteur, mais il n'a pas ce privilège. En plus de mes titres de noblesse de naissance, je chante pas trop mal, je dispose de facilités à l'oral et à l'écrit et je souris comme Bree Van de Kamp.

Evidemment, ils ne savent pas que je suis gay. Mon papa le sait, mais mon papa est un peu plus évolué, même si des fois, je me pose des questions. Aujourd'hui, je ne vais plus à l'église parce que je n'ai pas le choix vu que je ne sais pas encore marcher. J'y vais parce que j'en ai envie et que c'est un plaisir. Le fait de cumuler les caractères minoritaires (noir, chrétien, gay) m'a permis d'avoir beaucoup de recul. Je ne lis pas la Bible comme un fondamentaliste et je ne suis pas du genre à interdire aux filles de porter des pantalons, par exemple (ça existe les mecs comme ça). Mon homosexualité m'a mise à l'abri d'éventuelles aventures périlleuses : en tant que fils de pasteur, je suis une proie de choix pour filles en chaleur cherchant époux idéal pour plaire à papa-maman. Comme j'adresse des sourires indifférenciés à tout ce qui bouge, les allumeuses (il y a de tout à l'église) se sont rabattues sur mon frère.

Beaucoup de gens à l'église voudraient me voir succéder à mon papa. Je présente bien, je parle comme il faut et je connais bien ma Bible (ce qui me permet de mettre des baffes aux Christine-Boutinistes). Moi, je refuse tout net. C'est pas un job pour moi. Dans leur inconscient collectif, ils me considèrent comme une sorte de mix entre Martin Luther King, Barack Obama, Harry Roselmack, Audrey Pulvar et Rama Yade. Brrr. Des prédecesseurs si glorieux... Et je suis si jeune ! (Oui, c'est moi le bébé mal sapé. Dédicaces à Lapinette et sa môman.)

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12:54 Publié dans Blablabla | Commentaires (5) | Tags : église, estrade, pasteur, protestant