30.07.2009

La fabrique à nuages

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Quand j'étais petit, je pensais que cette espèce de grande cheminée au sud de Paris était une fabrique à nuages. Et qu'il suffisait d'entrer à la base de la cheminée pour pouvoir s'envoler sur un nuage, le long du tuyau, puis de s'installer confortablement  à bord d'un nuage et de se laisser dériver.

Des journalistes ont finalement brisé mon rêve, puisque l'image de cette grande cheminée apparaît presque systématiquement dans les reportages traitant de la pollution en milieu urbain. Il semble que toutes ces émanations fumeuses ne sont pas des nuages mais le résultat d'incinération de déchets.

Mon rêve n'est pas mort pour autant. Et à chaque fois que j'ai l'occasion de passer devant la cheminée, ou même que je contemple les nuages dans le ciel, je me jure tout bas qu'un jour, je ferai la sieste sur un nuage fabriqué par cette usine.

27.07.2009

Les limites

Je n'ai jamais su déterminer où commence la familiarité et où s'arrête la respectueuse amitié.

En CE2, j'étais le chouchou de Mme François, la directrice de l'école. Lorsqu'elle signait un document, elle apposait son tampon sur le papier et un "L. François" se détachait alors aux côtés de sa signature. Je ne passais pas un jour sans lui demander ce que signifiait ce "L." Et un jour, à bout de forces devant mon acharnement, mais un sourire malicieux au coin des lèvres, elle me révéla que son prénom était Lucette. Du haut de mes sept ans, j'ignorais pourquoi elle tenait tant à cacher ce nom que je m'empressai donc de révéler à mes camarades. Avec le recul, je crois comprendre que même pour elle, ça faisait "prénom de vieille" et que Mme François, ça incarne l'autorité. Quand il y avait du monde, je l'appelais Mme François. Et quand nous étions seuls (elle me confiait souvent des missions spéciales : quête de craies, collecte des cahiers d'appel dans les classes, approvisionnement des fournitures dans la réserve, etc. - ce n'était pas à proprement parler de l'esclavage, puisque j'avais quand même droit à des bonbons et des chocolats, que j'aimais me rendre utile et que ma précocité rendait tous les cours follement ennuyeux), je l'appelais Lucette. Sauf un jour, où, gai comme un pinson, je lançai tout sourire un "Bonjour, Lulu !" qui ne plut pas du tout à l'intéressée, comme en témoigna la gifle qu'elle m'infligea. Mais je ne pleurai pas, j'étais plus surpris qu'autre chose. Après une analyse psychanalytique de moi-même, je crois pouvoir dire qu'en l'absence de mes grands-parents qui vivaient dans une île des Caraïbes loin, loin, loin, j'avais transposé l'image de la grand-mère sur Mme François. Qui n'était peut-être pas prête à accueillir à bras ouverts un petit-fils illégitime. Dès lors, j'en revins au cordial "Mme François", ne parlai de l'incident à personne, et constatai que nos relations n'avaient pas été si ternies que ça, puisque je continuais à gambader dans toute l'école pour accomplir des missions spéciales.

Si cet épisode de mon enfance revient aujourd'hui sur le tapis, c'est parce que le directeur de mon école de journalisme, que je trouve un tant soit peu charmant, est présent sur Twitter, Facebook et Wikipedia. Bon, j'ai lu sa bio' sur Wiki, décidé de le follower sur Twitter (on sait jamais, il pourrait parler de moi) et là, j'hésite. Je ne me vois pas l'ajouter en tant qu'ami sur Facebook dans la mesure où la dernière fois qu'on s'est vus, c'était pour qu'il me fasse passer un oral. Quand je n'ose pas quémander frontalement l'amitié d'un autre utilisateur, d'habitude, je le 'poke'. À lui de voir s'il me 'poke back', ou pire, s'il décide de quémander mon amitié. Mais là... En consultant la liste de ses amis, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait pas mal de ses anciens élèves. Pas de problème relationnel prof/élève donc. Je le croiserai régulièrement dans quelques semaines et avec un 'poke', je pourrai l'impressionner par mon audace et ma connaissance des réseaux sociaux. Mais c'est quand même le directeur de mon école et il pourrait très mal le prendre.

Huh... Après mûre réflexion, je crois que je vais patienter un peu avant de le 'poke'. Parce que la dernière fois que je lui ai parlé en tête-à-tête, c'était pour l'entretien d'admission. En même temps, il m'a téléphoné pour me dire de venir dans son école et de renoncer à Lille. Une affaire à suivre en tout cas...

 

 

Ce sera Paris

Le titre est une réponse à la question de Cracotte.

Ce sera Paris, donc. Avec un plaisir fou.

J'ai quand même un peu hésité. Lille, ça voulait dire voler de mes propres ailes, sans pouvoir subtiliser la carte bleue de papa-maman. Cela signifiait aussi lessive, cuisine, solitude aussi. Des choses devant lesquelles je ne rechigne pas en fait. Lille, c'était la liberté sans règles, l'anarchie, la débauche, la dépravation, l'occasion de laisser s'exprimer jusqu'au bout toutes mes folies spontanées. Mais Lille, c'était cher.

Je suis désormais en mesure de rétorquer à tous ceux qui prétendent que "Paris, c'est trop cher" que Lille est encore plus chère. Explications.

Boursier depuis décembre 2008 grâce au relèvement du plafond des ressources pour l'échelon 0 (ce qui signifie que l'on me rembourse mes frais d'inscription mais pas de subvention mensuelle), j'avais cru compter sur ce récent privilège pour échapper aux frais de scolarité un chouïa exorbitants des écoles de journalisme. Les deux meilleures, le CFJ Paris et l'ESJ Lille, demandent 3,500€ aux étudiants chaque année. Parce que le matériel, parce que les profs, parce que tout ça.

"Et pour les boursiers, on fait comment ?", demandai-je à l'école de Lille. "Ben, vous payez... 1,500€ d'acompte dès le 20 juillet [surprise !], puis 2,000€ à la rentrée en octobre."

"Et la bourse ne sert à rien ?"
- Avec la bourse, vous n'avez pas à payer les frais de sécurité sociale, soit un peu moins de 300€ d'économies.
- Génial. Il en reste quand même 3,500€. Et il n'y a pas de possibilité de faire autrement ?
- Des bourses privées, d'un montant allant de 500€ à 1,500€ sont accordées au cours de l'année. Mais il faut quand même payer les frais. Sachant que vous pouvez payer en plusieurs fois, mais il faut qu'en décembre, la totalité de la somme ait été versée.
- D'accord. Bon, ben, je vais réfléchir, hein.

Perdu dans mes réflexions à base de "Combien faudra-t-il que je me fasse de clients par jour pour réunir une somme pareille ? Et les tarifs à Lille sont-ils les mêmes que dans la rue Saint-Denis ?", je fus interrompu par la sonnerie de mon téléphone. A l'autre bout du fil (même s'il n'y a pas de fil dans les mobiles), le directeur de l'école de Paris qui avait dû mettre un micro sur moi :

"Venez chez nous ! La bourse vous permet de ne payer que 1,200€ !"
- Oh. [sourire.] Intéressant. Et combien dois-je payer en acompte ?
- Un chèque de 100€. Vous paierez le reste à la rentrée ou en plusieurs fois.
- Très bien. Je vais y réfléchir.

Evidemment, la réflexion fut rapide. Je suis né à Paris et j'y vis depuis 21 ans. J'avais bien envie de voir autre chose et de découvrir ce monde merveilleux qu'est la province, mais les 2,300€ de différence entre les deux écoles ont choisi pour moi. Et pourtant, ce n'est pas cette pensée-là qui m'a décidé à choisir Paris. Ce n'est que lorsque je me suis mis à arpenter les rues de ma capitale bien-aimée que je me suis rendu compte de l'attachement viscéral qui me lie à cette ville. J'ai erré dans les rues entre Opéra et Châtelet. Je croisais parfois des visages de clochards connus à qui j'envoyais des sourires à défaut d'espèces sonnantes et trébuchantes. C'était comme dans un film avec les violons derrière, les larmes qui bouillonnent par-dessous, le vent qui lèche le visage par-devant et quelques gouttes qui s'échappent des nuages là-haut. C'est là que j'ai compris que j'étais incapable de demeurer ailleurs qu'ici. Peu importe l'arrondissement, ou même en banlieue, pourvu que je ne sois pas loin de Paris.

L'année prochaine, je ferai donc mon entrée au CFJ. Enfin, mon entrée. Ce ne sera pas la première fois que j'y viens. La prépa' que j'avais suivie pour préparer les concours se déroulait au CFJ. J'ai malheureusement été le seul de cette promo' à intégrer le CFJ, mais... Ce n'est même pas malheureux. Je pensais que la victoire serait amère. Ce fut tout le contraire. Les témoignages d'amitié de mes compagnons de galère ont été plus intenses encore. Je ne résiste pas au plaisir de me faire mousser en citant quelques extraits d'un message envoyé par un des étudiants de la prépa :

"Je vais commencer par Ryan car il y a beaucoup à
raconter. Tu es le seul de la promo à être admis d'office et en plus
dans les deux plus belles écoles. Tu l'as dit, tu l'as fait. Bravo!
(D'ailleurs, mon cadeau est en cours...) Tu va pouvoir dans deux ans
être de l'autre de la barrière de la prépa ;-).
En fait, tu es ma première rencontre. C'était le dimanche 18 janvier
2009. Assis sur le perron du 35 rue du Louvre, j'attendais avec stress
mon passage à l'oral de la CAC. D'un coup, tu as fais ton apparition.
J'ai comme eu un coup de flash. On a commencé à discuter de nos
parcours, de tout et de rien comme d'Assas, d'Athis-Mons, d'une belle
et talentueuse fille que tu connaissais et qui a passé la veille
l'oral. On parlait, on parlait mais personne ne nous a ouvert
la porte et on avait presque 25 minutes de
retard. Alors tu as pris ton portable pour appeler ce journaliste de
Paris
Obs qui est venu nous chercher. Et on a attendu encore
dans les couloirs du CFJ notre passage. On lisait
Le Parisien. Puis
le journaliste est venu te chercher. Tandis que quelques minutes plus tard, je
passais devant un autre jury. Avant de nous quitter, on s'était dit "
Bon
courage" sans jamais savoir si on allait se revoir...Et puis tu refais
ton apparition, le 21 février si je ne me trompe pas, et on connaît la
suite. En tout cas, quoiqu'il arrive tu auras déjà marqué ma vie.
Restes comme tu es car on t'apprécie comme ça: vrai et naturel. Je ne
sais pas si je te l'ai dit mais Sémillant futur présentateur du JT de
Daily motion t'écris super bien, continues R.E... ;-)
"

Après avoir lu ça, j'avais les larmes aux yeux et je me suis décidé à faire en sorte que ce délire à propos du futur JT de Dailymotion devienne une réalité. J'ai tendance à penser que YouTube et Dailymotion se lanceront prochainement dans une course à l'information et concurrenceront les JT traditionnels. Ils auront donc besoin de quelqu'un pour présenter... Moi ! Mais vus les coûts de ce genre de programme, je crois que je me taperai aussi les reportages et les enquêtes. Ce qui n'est pas pour me gêner puisque j'adore ça.

Ce qui m'a le plus marqué dans ce message, c'est le "vrai et naturel" de la fin. C'est parmi eux que j'ai donné le plus libre cours à mes réflexions les plus cyniques. J'ai aussi fait mon coming-out au bout de quelques semaines seulement (sachant qu'on se voyait une fois par semaine) alors qu'il y a des amis que je côtoie depuis au moins cinq ans et qui ne sont toujours pas au courant. Avec eux, c'était différent.

Et ma grande interrogation maintenant, c'est : les autres élèves de ma promo' à l'école seront-ils aussi merveilleux que ceux de la prépa' ? Si ce n'est pas le cas, je ne pourrai m'empêcher de penser qu'il y a eu quelques erreurs de casting.

22:00 Publié dans Blablabla | Commentaires (5) | Tags : paris, cfj, esj, lille, école de journalisme

16.07.2009

Waouh

Les résultats sont tombés aujourd'hui et sont surprenants. Au point qu'il est plus de trois heures du matin et que je n'arrive pas à m'endormir, l'esprit chargé d'émotions.

Je suis admis. Aux deux meilleures écoles de journalisme de France. Nous sommes 45 à Lille, 30 à Paris (qui a réduit ses effectifs pour cause de crise). Je ne mesure pas encore totalement ce que ça veut dire dans ma tête, mais je crois que mon corps a saisi parce qu'il ne veut pas se reposer. Ou peut-être qu'il essaie d'éliminer toute la tension accumulée de façon latente au cours des derniers mois. Je n'arrive pas à dormir.

J'ai remercié le Grand Monsieur Là-Haut. J'ai mis à jour mon statut sur Facebook. J'ai annoncé la nouvelle sur Twitter. J'ai envoyé des SMS à tire-larigot. Je recommence à vivre, à respirer, à manger aussi (des Toblerone... hmmm !). Je suis toujours en stage (dans un quotidien économique) mais c'est comme si c'était les vacances, parce que je n'attends plus rien. Il n'y a plus d'échéance. C'est une page qui se tourne.

Je ne retournerai plus jamais à la fac', par exemple. Ces trois années m'ont pourtant permis de faire des rencontres inoubliables. Je vais faire des choses que j'aime, vivre à fond pendant deux ans dans un cadre qui me plaira, du moins je l'espère. Je vais plancher des nuits entières, je vais manquer de sommeil, me battre pour réussir et gagner mon quignon de pain. Je vais vivre.

Dans les transports tout à l'heure, j'avais les lèvres qui tremblaient au rythme de la musique qu'égrenait mon iPod. Parce que je prenais peu à peu conscience de l'ampleur de la chose. Plus de 900 personnes ont passé ce même concours. Pour certaines d'entre elles, c'était la deuxième ou même la troisième fois. Aux yeux de beaucoup de mes profs au cours des six mois de préparation qui ont précédé le concours, je suis exceptionnellement jeune. 21 ans, c'est finalement très peu. D'ordinaire, les écoles requièrent un peu plus de maturité, d'expérience. 23 ans est souvent l'âge idéal. Surtout qu'il faut travailler au bout des deux ans de formation. Et que trouver du travail à 23 ans dans un secteur en crise, ce ne sera certainement pas la chose la plus aisée au monde.  Mais c'est ce que je veux faire.

Parmi mes comparses, seules deux étudiantes ont l'espoir d'intégrer une école. Pour les douze autres, il n'y aura malheureusement rien. Ah, mes lèvres retremblent. C'est parce que ce sont des gens hors du commun (et je n'ai pas pour habitude d'être flatteur) et que je suis sincèrement indigné qu'ils n'aient pas trouvé de place en école. Je ne blâme personne. C'est juste qu'à chaque fois que je vois un nom à particule dans les listes, ça fait 'tilt' dans ma tête. Parce que je ne sais pas de quelles facilités cette personne a bénéficié, et si ça se trouve, elle est simplement talentueuse et douée, mais... Je crois qu'un jour, je ferai une enquête sur les modes de recrutement au sein des écoles.

Je suis heureux. Soulagé aussi, parce que j'avais le ventre noué jusqu'à 17 heures. Avec mes collègues au bureau, je tentais de ne rien laisser paraître, mais les trépignements de mes jambes parlaient à ma place. Actualiser la page. Actualiser la page. Actualiser la page. Nothing. C'était frustrant. Avec dans la tête, les scenarii du pire et du meilleur qui défilent en boucle, s'enchaînent et s'entremêlent. Cette tension, c'est... éprouvant. De l'autre côté, il y a les espoirs et les attentes des autres. Le cercle d'amis qui a confiance et qui croit en votre potentiel et qu'on a peur de décevoir. Les parents qui mettent beaucoup d'espoir sur ce fils aîné qui fera peut-être de l'ombre à Laurence Ferrari et qui fera donc étinceler le nom de la famille sur les écrans de télévision du monde entier. On pourra alors envoyer des vidéos au pays pour leur montrer que l'on a réussi (et peu importe que toute la famille au pays soit déjà morte au fond) ou qu'au moins, les enfants ont réussi.

Ils diront que c'est à force de travail et d'acharnement que l'on arrive à un tel niveau. Mais... Je ne partage pas ce sentiment. Je veux dire que je n'ai pas eu le sentiment de trimer pendant des heures sur des sujets d'actualité. Je n'ai pas particulièrement révisé les thèmes de culture générale. Je n'ai pas fait des fiches synthétiques et quotidiennes sur l'actualité. Je n'ai pas lu les ouvrages de la bibliographie indicative. Je me suis contenté de faire ce que l'on me demandait. Lire l'actualité. Effectuer quelques reportages. Faire mes exercices de grammaire en anglais. Et ça a suffi. Ce qui est d'autant plus frustrant pour tous ceux qui avaient investi la moindre once d'énergie pour ce concours. D'après un homme que j'admire (et que j'aime peut-être mais non, quand même pas), j'ai des "facilités". Au point que j'en deviens pervers et torturé. Selon lui, mon niveau intellectuel est tel que je n'ai pas besoin de fournir de gros efforts. Bon. Seulement, je suis loin d'être fainéant et je crois à la rémunération du mérite. Du coup, je cherche à mériter ce que j'obtiens sans effort en faisant des efforts. Torturé. Ce qui me pousse à détourner les problèmes les plus simples en difficultés complexes pour y déceler la petite bête inutile sur laquelle mon esprit pourra buter et exercer son attention. Pervers.

Il a peut-être raison, ce qui serait flatteur, selon moi. Je crois que je suis béni, en fait.

03:11 Publié dans Blablabla | Commentaires (5)